01 novembre 2008
URTISTE
Il n’existait rien encore. Tout existait, mais il n’existait rien de
faux encore. On avait rien inventé encore, parce qu’on n’avait pas inventé
l’invention encore. Puisqu’il faut de l’invention à l’invention, il était
drôlement délicat de bien cerner l’avant de l’avant pour engendrer l’idée du faux. Car
le monde restait tout invraisemblablement vrai. Mais il se passa que par le plus
grand de tout hasard, lors d’une éruption volcanique, d’un cataclysme séismique
ou simplement sous la pluie, qu’en sait-on, les choses, pendant le plus bref
des instants, se laissèrent un jour appréhender à rebours, laissant entrevoir le
faux dans les interstices de l’évidence.
Alors il dessina peut-être un trait, un faux. Peut-être sculpta-t-il une
faux, fausse. Peut-être encore, sans encore savoir ce qu’il faisait,
prononça-t-il quelque chose, faussement, mais timidement encore, ou
fredonna-t-il une note, fausse, hésitante, à peine perceptible. Car le faux
silence régnait encore, dominé par le silence vrai : celui où, parmi les
bruits des plus tonitruants, aucun son inventé ne se faisait entendre.
Peut-être était-il le premier à fausser le silence, et, de fil en aiguille, œuvrant
à tâtons, fabriqua-t-il le premier verbe faux.
Rapidement, il s’éprit de la fausseté et eut envie, chaque jour plus
avidement que le précédent, d’inventer des objets pour l’œil, pour l’oreille,
qu’en savait-on. L’idée lui vint tout aussi rapidement de créer sa première
grande œuvre. Mais il fallut tout inventer. Tout. De but en blanc. Il ne savait
absolument pas ce qu’il allait faire. Il commença peut-être par inventer avec ses
lèvres. Il voulut probablement prononcer une fausse biche, mais comment
pouvait-il bien l’inventer, sans le mot. Il se mit à chercher,
laborieusement, puis trouva ce premier mot qu’il répéta et répéta pour ne pas
l’oublier. Des jours entiers et des nuits sans sommeil, il besogna aux faux. La
tâche était ardue, car il fallut s’efforcer d’ignorer le vrai et de contrôler toutes
les relations que les faussetés, à présent, commençaient à entretenir les unes
avec les autres. Dès qu’il eut inventé le cerf, il s’aperçut qu’il lui était
impossible de le planter simplement à côté de la biche, comme dans le vrai
monde. Il dut alors passer des mois avant de trouver le premier faux « et »
afin d’unir les deux bêtes imaginaires. L’invention du « mais » lui
coûta, elle aussi, des mois de dure labeur. Bientôt, il avait une centaine de
faussetés qui s’enchevêtraient, si bien que son œuvre pouvait, maintenant, prendre des
proportions inimaginables. Il décida de fausser les choses encore plus et les
imagina figées, comme immobilisées. Il fit correspondre les fausses choses, qui
n’étaient encore que des balbutiements, à des formes qu’il inventa en traçant
dans le sable avec une brindille. Il couvrit un kilomètre entier de signes des
plus spectaculaires. Le faux monde pouvait s’écrire maintenant ou se fredonner,
se sculpter ou se dessiner.
Mais peut-être n’écrivit-il jamais. Peut-être, avait-il d’abord pensé à des faussetés à faire voir, faites de couleurs et de formes des plus impensables, ou des faussetés à faire entendre, faites de bruits d’outre-monde. Qu’importait ? Une fois l’invention inventée, il ne se passa pas longtemps avant que l’idée d’un faux de lui-même ne lui vînt à l’esprit.
© Misha Ranny
ALTRUISTE
Il ne supportait pas les œuvres qui parlaient d’elles-mêmes. Maintenant,
on ne faisait plus que ça. Mais avait-on jamais fait autre chose ? Sinon
des romans qui ne parlaient que d’eux-mêmes ou des peintures dont chaque trait
n'était autre que l’étalage même de la méthode du tracé ou des sculptures
qui ne se laissaient buriner qu’à la seule condition que chaque atome de la
pierre hurlasse haut et fort des histoires narcissiques de son propre
avènement. Tous étaient des monstres estropiés qui avaient transformé le monde
en un cauchemar qui n’avait plus de cesse de se regarder se créer, cauchemardesquement
nombriliste. Sans doute la terre tournait-elle encore parce qu’elle était
propulsée par l’image de sa propre rotondité.
On ne pouvait plus rien lire, voir ou écouter, qu’en sait-on, simplement. Avec chaque
lettre déchiffrée, il fallait se lire soi-même. Se voir lire ; se voir
lu. Chaque image nous brandissait à présent notre propre visage d’observateurs.
En entrant dans une cathédrale, on ne pouvait voir qu’une seule chose – la
cathédrale exposant sa propre érection et nous, nous, immanquablement nous. Il
était impossible maintenant de voir simplement, de simplement lire, de sculpter
simplement. On ne pouvait que se voir voir. La contemplation de l’altérité
n’existait plus. Seule persévérait encore cette insupportable maladie de se
sculpter sculpter, de s’écrire écrire ou de se peindre peindre. Ces ridicules
métalangages l’étouffaient, lui donnaient le vertige, lui infligeaient le
supplice de ne jamais plus rien voir, écouter ou lire que soi-même.
Il essaya de s’en sortir. Il fallait à tout prix parvenir à impulser autrui
dans ce que l’on créait. Il fallait casser les miroirs et niveler les mises-en-abyme.
écrivant une histoire, ou qu’en
sait-on, sculptant une statue, il tenta d’écrire un vrai personnage, un
personnage véritablement autre, et pour lui-même et pour le lecteur, un personnage
qui ne serait plus conscient d’être un personnage. Mais plus il l’écrivait,
plus il le peignait, le bâtissait, le sculptait, plus le personnage se
rebellait. Le protagoniste se savait parfaitement créature de fiction : il
savait que chaque brique que son créateur posait, chaque coup de pinceau,
chaque goutte d’encre, ne pouvait que parler de cet acte de création même.
Ainsi, le créateur se voyait constamment lui-même écrire-écrire et se rendit compte qu’il laissait des traces de cette écriture-écriture. Lorsque l’œuvre fut achevée, il sentit alors l’odeur de lui-même-lui-même et le sombre tain du miroir-miroir qu’il tendait ainsi à ses spectateurs-spectateurs. Il fut saisi d’une furie furibonde, s’empara d’une paire de ciseaux et découpa, soigneusement, chaque lettre, si bien qu’il lui fallut plus de trente jours pour le faire. Il consacra trente jours supplémentaires à fabriquer de petits caveaux pour chaque lettre (chaque lettre dans une boîte d’allumettes) et trente jours supplémentaires à les enterrer toutes dans le parc, chacune sous une feuille. Une fois ce travail accompli, il se reposa et songea à son œuvre morte et bien enterrée. Confortablement installé dans son fauteuil, près de la cheminée où crépitait si agréablement un feu aveugle, qui lui parut enfin ne plus se regarder flamber et ne plus refléter les mouvements des autres, il fit le deuil de l’œuvre morte, créée de la main d’un piètre dieu qui ne se savait plus.
© Misha Ranny
04 novembre 2008
L'ARTISTE
L’artiste
M.
T
la
tête nue
vêtu
d’un sale maillot de corps
les
cheveux ébouriffés
partant
dans tous les sens
se
mit sur la pointe des pieds
les
talons joints
les
bras
l’espace
d’un instant
voûtés
au-dessus de sa tête avec grâce
puis
il virevolta
s’élança
dans
l’air
et
esquissant un entrechat
impeccable
acheva
la figure.
Ma
mère
surprise
là
où elle était installée
dans
son fauteuil roulant
resta
bouche bée.
Chapeau
bas ! Finit-elle par s’écrier
et
applaudit.
L’épouse
de l’artiste
sortie
de la cuisine
demanda
: Que se passe-t-il?
Mais le spectacle était terminé.
The
Artist
Mr
T.
bareheaded
in
a soiled undershirt
his
hair standing out
on
all sides
stood
on his toes
heels
together
arms
gracefully
for
the moment
curled
above his head.
Then
he whirled about
bounded
into
the air
and
with an entrechat
perfectly
achieved
completed
the figure.
My
mother
taken
by surprise
where
she sat
in
her invalid's chair
was
left speechless.
Bravo!
she cried at last
and
clapped her hands.
The
man's wife
came
from the kitchen:
What
goes on here? she said.
But the show was over.
©
William Carlos Williams
Traduction
: Misha Ranny
11 novembre 2008
ANOURISTE
Il s’engagea dans le bois. Marécageuse, la clairière qu’il atteignit
après un quart d’heure de marche, suivi par les ombres des hêtres élancés,
l’éblouit de sa lumière et l’aspergea de coassements de toutes sortes. Il
allait peindre, écrire, composer, qu’en savait-on, les anoures.
Les anoures, ils étaient légion ici. En sautant de pierre en pierre, il gagna
le centre de la clairière, et lorsqu’il trouva une pierre bien large, il s’y
installa, sortit ses outils – gouaches, bronzes, feuilles, et que encore – de
son sac à dos, et commença.
Mais les anoures, accroupis sur les pierres à quelques mètres autour de
lui, le, comme qui dirait, fuyaient, ne faisant que remuer bruyamment leurs
poches gutturales, comme si les ailes squelettiques de toutes les mouches qu’ils
avaient, dans leur triste de vie, englouties, battaient misérablement contre
les visqueuses parois de la crépitante crécelle de leurs ventres.
Les anoures bougèrent. Les anoures s’immobilisèrent. Les insectes, qui
effleuraient la surface morte de la clairière marécageuse, frémirent, et
l’artiste, qui fixait les anoures, se vit, de proche en proche, se dessaisir de
ses proies.
S’il voulait les écrire, il fallait, d’une manière ou d’une autre,
justifier ce choix. Il fallait les figer en symboles ou en indices. Il n’y
avait pas, qu’il sût, de place pour de communs anoures, en tant que tels, en
littérature. Il fallait absolument qu’ils jouassent un rôle, qu’ils devinssent
métaphore, ou qu’ils se laissassent décrire. Mais comment le faire ?
Dès qu’il soulevait la plume, la tache d’encre qui tombait sur la pierre
parvenait beaucoup mieux à rendre les anoures que la lettre sur les feuilles de
son carnet.
Il pourrait les composer, évoquer les ailes sèches des insectes par les
cordes ; leur viscosité par les picolos ; leurs sauts par de grands
intervalles. Et la couleur ?
Il pourrait les peindre, rendre les teintes vaseuses par une grisaille,
les noyer dans leur milieu naturel par un sfumato, suggérer leur porosité par
de grasses taches qui sortiraient du cadre. Et l’intérieur ?
Il pourrait en faire un château, faire
passer des couloirs depuis la gorge jusqu’au rectum, faire du cœur un boudoir,
une salle de ping-pong des reins. Mais pour passer des poumons à la rate, il
eût fallu creuser des trous inutiles, construire des escaliers, et par où
accéder à la phalange ?
Ils lui échappaient définitivement. Il lança à l’eau pinceau, burin ou plume, qui savait, se leva et, sautant de pierre en pierre, se trouva sur le même piédestal que l’un des anoures. L’anoure ne se mut guère, mais le fixa. Lui s’immobilisa, en fixant l’anoure. Tous deux demeurèrent ainsi l’instant durant. Puis il écrasa la bête de son pied gauche, de son pied gauche rendu.
© Misha Ranny


