01 novembre 2008

URTISTE

012




Il n’existait rien encore. Tout existait, mais il n’existait rien de faux encore. On avait rien inventé encore, parce qu’on n’avait pas inventé l’invention encore. Puisqu’il faut de l’invention à l’invention, il était drôlement délicat de bien cerner l’avant de l’avant pour engendrer l’idée du faux. Car le monde restait tout invraisemblablement vrai. Mais il se passa que par le plus grand de tout hasard, lors d’une éruption volcanique, d’un cataclysme séismique ou simplement sous la pluie, qu’en sait-on, les choses, pendant le plus bref des instants, se laissèrent un jour appréhender à rebours, laissant entrevoir le faux dans les interstices de l’évidence.

Alors il dessina peut-être un trait, un faux. Peut-être sculpta-t-il une faux, fausse. Peut-être encore, sans encore savoir ce qu’il faisait, prononça-t-il quelque chose, faussement, mais timidement encore, ou fredonna-t-il une note, fausse, hésitante, à peine perceptible. Car le faux silence régnait encore, dominé par le silence vrai : celui où, parmi les bruits des plus tonitruants, aucun son inventé ne se faisait entendre. Peut-être était-il le premier à fausser le silence, et, de fil en aiguille, œuvrant à tâtons, fabriqua-t-il le premier verbe faux.

Rapidement, il s’éprit de la fausseté et eut envie, chaque jour plus avidement que le précédent, d’inventer des objets pour l’œil, pour l’oreille, qu’en savait-on. L’idée lui vint tout aussi rapidement de créer sa première grande œuvre. Mais il fallut tout inventer. Tout. De but en blanc. Il ne savait absolument pas ce qu’il allait faire. Il commença peut-être par inventer avec ses lèvres. Il voulut probablement prononcer une fausse biche, mais comment pouvait-il bien l’inventer, sans le mot. Il se mit à chercher, laborieusement, puis trouva ce premier mot qu’il répéta et répéta pour ne pas l’oublier. Des jours entiers et des nuits sans sommeil, il besogna aux faux. La tâche était ardue, car il fallut s’efforcer d’ignorer le vrai et de contrôler toutes les relations que les faussetés, à présent, commençaient à entretenir les unes avec les autres. Dès qu’il eut inventé le cerf, il s’aperçut qu’il lui était impossible de le planter simplement à côté de la biche, comme dans le vrai monde. Il dut alors passer des mois avant de trouver le premier faux « et » afin d’unir les deux bêtes imaginaires. L’invention du « mais » lui coûta, elle aussi, des mois de dure labeur. Bientôt, il avait une centaine de faussetés qui s’enchevêtraient, si bien que son œuvre pouvait,  maintenant, prendre des proportions inimaginables. Il décida de fausser les choses encore plus et les imagina figées, comme immobilisées. Il fit correspondre les fausses choses, qui n’étaient encore que des balbutiements, à des formes qu’il inventa en traçant dans le sable avec une brindille. Il couvrit un kilomètre entier de signes des plus spectaculaires. Le faux monde pouvait s’écrire maintenant ou se fredonner, se sculpter ou se dessiner.

Mais peut-être n’écrivit-il jamais. Peut-être, avait-il d’abord pensé à des faussetés à faire voir,  faites de couleurs et de formes des plus impensables, ou des faussetés à faire entendre, faites de bruits d’outre-monde. Qu’importait ? Une fois l’invention inventée, il ne se passa pas longtemps avant que l’idée d’un faux de lui-même ne lui vînt à l’esprit.


© Misha Ranny

 

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