11 novembre 2008

ANOURISTE

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Il s’engagea dans le bois. Marécageuse, la clairière qu’il atteignit après un quart d’heure de marche, suivi par les ombres des hêtres élancés, l’éblouit de sa lumière et l’aspergea de coassements de toutes sortes. Il allait peindre, écrire, composer, qu’en savait-on, les anoures.

Les anoures, ils étaient légion ici. En sautant de pierre en pierre, il gagna le centre de la clairière, et lorsqu’il trouva une pierre bien large, il s’y installa, sortit ses outils – gouaches, bronzes, feuilles, et que encore – de son sac à dos, et commença.

Mais les anoures, accroupis sur les pierres à quelques mètres autour de lui, le, comme qui dirait, fuyaient, ne faisant que remuer bruyamment leurs poches gutturales, comme si les ailes squelettiques de toutes les mouches qu’ils avaient, dans leur triste de vie, englouties, battaient misérablement contre les visqueuses parois de la crépitante crécelle de leurs ventres.

Les anoures bougèrent. Les anoures s’immobilisèrent. Les insectes, qui effleuraient la surface morte de la clairière marécageuse, frémirent, et l’artiste, qui fixait les anoures, se vit, de proche en proche, se dessaisir de ses proies.

S’il voulait les écrire, il fallait, d’une manière ou d’une autre, justifier ce choix. Il fallait les figer en symboles ou en indices. Il n’y avait pas, qu’il sût, de place pour de communs anoures, en tant que tels, en littérature. Il fallait absolument qu’ils jouassent un rôle, qu’ils devinssent métaphore, ou qu’ils se laissassent décrire. Mais comment le faire ?

Dès qu’il soulevait la plume, la tache d’encre qui tombait sur la pierre parvenait beaucoup mieux à rendre les anoures que la lettre sur les feuilles de son carnet.

Il pourrait les composer, évoquer les ailes sèches des insectes par les cordes ; leur viscosité par les picolos ; leurs sauts par de grands intervalles. Et la couleur ?

Il pourrait les peindre, rendre les teintes vaseuses par une grisaille, les noyer dans leur milieu naturel par un sfumato, suggérer leur porosité par de grasses taches qui sortiraient du cadre. Et l’intérieur ?

        Il pourrait en faire un château, faire passer des couloirs depuis la gorge jusqu’au rectum, faire du cœur un boudoir, une salle de ping-pong des reins. Mais pour passer des poumons à la rate, il eût fallu creuser des trous inutiles, construire des escaliers, et par où accéder à la phalange ?

        Ils lui échappaient définitivement. Il lança à l’eau pinceau, burin ou plume, qui savait, se leva et, sautant de pierre en pierre, se trouva sur le même piédestal que l’un des anoures. L’anoure ne se mut guère, mais le fixa. Lui s’immobilisa, en fixant l’anoure. Tous deux demeurèrent ainsi l’instant durant. Puis il écrasa la bête de son pied gauche, de son pied gauche rendu.


           © Misha Ranny

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